« Ce n’est pas un au revoir mais… »

Un peu plus tôt la semaine dernière, Angel Law de Concrete Loop a surpris tout le monde en annonçant qu’elle fermait le site qu’elle a créé il y a quelques années. Concrete Loop, c’est un des pionniers des blogs de gossip afro-américains. Angel a été parmi les premières à s’aventurer dans le domaine, et elle a ouvert les portes pour beaucoup de blogueurs derrière. La voir annoncer qu’elle arrêtait et passait à autre chose parce qu’elle n’avait plus de motivation à faire ce qu’elle faisait m’a fait un pincement au coeur. Je pense que toute personne qui a eu à porter ou porte encore un projet a forcément compris sa décision. Au delà de l’argent, du succès, de la notoriété, le coeur de votre projet c’est la motivation. Ce truc qui vous fait bosser jusqu’à 4h du matin sans vous plaindre, ce truc qui vous fait tenir le coup et serrer les dents, cette bouée de sauvetage à laquelle vous vous accrochez quand une grosse vague arrive droit sur vous. Quand vous n’avez plus ça, vous vous sentez vide et vous êtes à court d’idée et d’inspiration pour faire des choses qui étaient pourtant des réflexes auparavant. Cela demande énormément de courage de se faire à l’idée d’arrêter, et d’ensuite, l’assumer au point de le dire publiquement. Je lui tire donc mon chapeau, je la remercie pour ce qu’elle a fait, les gens qu’elle a inspiré et bien évidemment, je lui souhaite bon vent. Je ne m’inquiète pas pour elle, je suis sûre qu’elle va revenir de la meilleure des manières.

Un peu plus près, ici.. l’histoire n’est pas vraiment la même, mais presque.

Il y a quelques heures, nous avons communiqué à nos lecteurs et abonnés une décision que nous avons fini par prendre collectivement après plusieurs semaines de discussion: nous mettons une pause sur les parutions print de Fashizblack. Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’en suis pas vraiment triste. Je pense même que je suis un peu soulagée. Cela fait plusieurs mois que l’on enchaîne les rendez-vous à Paris chez les fonds d’investissements, les accélérateurs, incubateurs, le Medef.. bref, on les a tous fait. Je ne vais pas vous dire que c’est parce qu’on est 3 entrepreneurs noirs ou que c’est parce qu’on a un projet s’appelant « …BLACK ». Non, ce serait trop facile, je n’aime pas les discours victimaires. Non, le mal est ailleurs: la France n’est pas un pays où la culture business mise sur l’innovation et encore moins un pays où on voit grand et où l’on prend des risques. J’veux dire, il y a quand même un rendez-vous où l’on nous a dit que nous étions « trop ambitieux ». Pas au sens qu’on visait la lune, mais qu’on voyait « trop grand ». Cela vous donne déjà le ton. Et puis, on a commencé à nous dire qu’on avait (en gros) une vision trop anglo-saxonne, trop « à l’américaine » et que c’était peut-être ça le problème. Sur le marché français, on n’avait pas de média afro Mode/Lifestyle comme le notre:  en kiosques ET sur le web + produits dérivés + bilingue + shoote des célébrités au lieu d’utiliser des photos déjà parues. Ca fait trop de nouveautés en un seul produit et bien sûr, ça fait peur aux financiers/banquiers français qui ne savent pas où nous classer puisqu’on n’est pas ELLE mais on n’est pas Jeune Afrique non plus.

Dernier élément: on commence à susciter l’intérêt à l’international, certains nous disent « on veut bien investir mais vous êtes en France », on a des lecteurs du fin fond des Etats-Unis jusqu’au Brésil qui font des pieds et des mains pour s’abonner, des influenceurs nigérians qui souhaitent qu’on vienne chez eux.. bref, le syndrome du « on n’est jamais prophète chez soi ».

Je passe sur d’autres chapitres et des choses qu’on a pu traverser ces derniers mois et qui n’étaient pas du tout marrantes à gérer. A la fin, doit-on continuer à sortir un magazine de qualité mais à bout de bras ? On a le potentiel, on est en développement mais comme toute start-up à un moment donné, il faut un coup de boost, un VRAI. Il faut des gens qui comprennent le business model, qui partagent notre vision sur le moyen voire long terme, qui savent ouvrir leur carnet de chèques mais surtout leur carnet d’adresses.. bref, de VRAIS investisseurs, des capital riskers. Et ça, ma foi, en France, on n’en a vu AUCUN. Je pense qu’on ferait une sandwicherie mobile ou une énième copie de Facebook, on aurait eu la vie plus facile.

Plusieurs fois, je me suis demandée: est-ce qu’on doit continuer à forcer sur un marché qui n’est peut-être pas prêt/fait pour nous ou est-ce qu’on doit aller là où on a une place « naturelle » ? J’avais du mal à y répondre moi-même, parce que les difficultés font partie du deal. Partir pour partir n’est pas forcément une solution. Mais là quand même, j’ai déjà 6 ans dans les bottes et la France, j’en ai très très très sincèrement ma claque sur le plan business. Je n’en peux plus, saturation, appelez-ça comme vous voulez. J’ai tellement la sensation qu’on veut brider nos ambitions dans ce pays, que j’ai complètement perdu patience. Mais n’étant pas seule dans l’affaire, j’ai préféré attendre de voir avec mes associés. Il se trouve qu’ils en sont arrivés à la même conclusion que moi.

Sur cette aventure qu’est l’entrepreneuriat, j’ai toujours pris le parti de ne pas « vendre du rêve », même si on m’a souvent conseillé de le faire. Je préfère montrer les deux côtés, quand c’est bon et quand ça ne l’est pas. C’est pourquoi je vais être claire: je pense qu’il y a un peu d’usure aussi. Quand vous avez la tête dans le guidon NON STOP pendant plus de 5 ans, au bout d’un moment, il y a des choses qui ne passent plus. Parce que vous avez trop donné, et que vous avez l’impression que derrière, le fameux « Hard work pays off » fonctionne une fois sur deux. C’est pourquoi, même dans l’intimité de notre équipe, les quelques moments de fierté qu’on a eu (Kelly Rowland, la campagne Kickstarter etc) étaient célébrés très sobrement. Pas qu’on s’en foutait, au contraire. Mais au bout de dix minutes, on passait à autre chose parce qu’on avait l’impression d’avoir des difficultés encore plus grandes à l’horizon et qu’il fallait déjà se préparer à les affronter.

2014, donc. On aurait pu continuer à sortir des numéros, mais vraiment, cela aurait signifié baisser considérablement (mais genre, CONSIDERABLEMENT) la qualité du papier, le nombre de pages, voire même la taille du magazine.. Attendez, vous nous imaginez sortir un truc qui fait 20 pages, avec 2 articles, de vieilles photos et des sujets bâclés ? Plutôt mourir. Tout ce qu’on a pu faire jusqu’ici n’a pas été parfait, mais au moins la volonté de faire un truc correct a toujours été le dénominateur commun. Il est hors de question de rétrograder nos propres normes juste pour continuer à sortir. Ce serait incohérent vu notre positionnement et surtout, ce serait insulter tout ce pour quoi on s’est battu. La décision n’a pas été facile à prendre, mais c’était nécessaire pour qu’on puisse rester fidèle à la vision qu’on a depuis le départ pour ce projet. On recule pour mieux sauter. Cela ne remet pas en cause la viabilité du produit, mais simplement, nous ne sommes pas équipés à l’heure actuelle pour aller où nous le souhaitons. Comme je l’ai déjà dit, on ne va pas à la guerre avec un couteau de table, autant rester chez soi à attendre la mort sur place.

L’ironie du sort est que… depuis Paris, nous avons eu plusieurs appels de phares de l’étranger. Notamment de personnes qui, à distance, et sans même avoir un business plan entre les mains, ont très vite compris ce que nous essayons de faire et quels sont les leviers à actionner. Nous travaillons donc à concrétiser tout cela avec eux, sans presser quoi que ce soit ou signer des choses à la va-vite qui vont nous pénaliser des mois plus tard. On a appris, on a compris les éco-systèmes et comment ils fonctionnent. Cela nous a pris un peu de temps, mais c’est ça qui fait la beauté de l’auto-entrepreneuriat aussi.

Donc oui, je suis plutôt soulagée. On va pouvoir consolider des choses qu’on n’a jamais eu le temps de faire parce qu’on avait toujours les fesses entre deux sorties du numéro. Parce qu’à la fois on dirigeait un magazine et un business, qui sont deux choses distinctes.. ce dont je n’avais pas forcément conscience, au départ. Et mine de rien, toutes proportions gardées.. on s’est lancé avec 45.000 dollars…. C’est ce qui est dépensé par MOIS pour un magazine sur le créneau haut-de-gamme. On pensait progresser « tranquillement » mais il se trouve que finalement, on a peut-être été dépassé par le développement organique du média et très vite, un écart entre ce qu’il faut et ce qu’on avait, s’est creusé. C’est dans ces moments qu’il nous fallait un véritable réseau économique afro-français et j’ai bien vu sa faiblesse, mais bref, passons, tant pis. Cela aura eu pour mérite de nous faire revoir complètement notre stratégie et nous faire changer d’approche sur le marché français. De magazine afro en France, on est en train de commencer une transition vers un média international basé à Paris, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Quoi qu’il en soit, vous avez donc le grand topo. Merci à tous et toutes, et comme le dit le titre, ceci n’est pas un au revoir. J’ai presqu’envie de dire que c’est un autre Fashizblack qu’on prépare, quelque chose de plus consistant et bien plus solidement structuré. Et peu importe ce qui arrive en cours de route, on n’aura aucun regret parce qu’on aura vraiment (mais VRAIMENT) tout essayé.

Ca n’a rien à voir ou presque mais je sens vraiment la différence entre Fashiz’, qui est mon tout 1er projet entrepreneurial et mon agence, qui est le 2ème. Enfin, j’veux dire, je sens la valeur de l’expérience acquise parce que je vais dix fois plus vite, je réussis à convaincre mes investisseurs et prospects bien plus facilement, j’élimine plus rapidement ce que j’aurais gardé avant et surtout, j’ai une approche de la monétisation qui est drastiquement différente..alors qu’au début, j’étais plus dans la création et la portée, et moins dans le cash et le network. Rien que pour ça, je suis plus qu’heureuse d’être à la croisée des chemins en ce moment.

La suite, plus tard, j’ai des dossiers à finaliser :)